02 - Une longévité parlementaire exceptionnelle

Entre 1946 et 1983, le jeune député-secrétaire d’État puis le sénateur aguerri et enfin le député européen anime passionnément la vie parlementaire des IVe et Ve Républiques.

Publié il y a 6 mois

Le jeune député Henri Caillavet

Une entrée remarquée en politique

L’immédiat après-guerre marque le début d’une riche carrière politique, principalement axée, pendant presque quatre décennies, sur la représentation nationale du Lot-et-Garonne.

Exauçant le souhait de sa mère, il s’encarte au Parti radical et devient délégué à la propagande du parti pour les Hautes-Pyrénées. En dépit de son enracinement local, il échoue sur ces terres radicales à sa première élection politique en octobre 1945 au Conseil général des Hautes-Pyrénées.

Aussi, le jeune orateur dynamique répond-t-il favorablement en février 1946 à l’appel de la fédération lot-et-garonnaise pour animer des réunions publiques contradictoires, dans lesquelles son instruction et sa répartie sont autant appréciées des auditoires que du parti, dont il dope considérablement l’activité et l’influence. Après avoir intégré le bureau départemental, il est choisi aux dépens du conseiller général Jacques Bordeneuve, comme tête de liste aux élections à la seconde Assemblée nationale constituante. À l’issue d’une campagne anti-communiste, où le parti se présente comme le défenseur de la moyenne et petite propriété, il est élu le 2 juin 1946, à 32 ans, député radical et radical-socialiste de Lot-et-Garonne sur la liste de rassemblement des gauches républicaines (RGR). Porté par ses ambitions, l’Agenais de naissance, peut à présent se consacrer à ses fonctions de parlementaire dans la capitale.
 

Animateur de la IVe République

Alors qu’il a repris sa profession d’avocat au barreau d’Agen, l’ancien résistant est nommé le 26 juin 1946 membre de la commission de justice et, le 4 juillet, désigné comme juré au procès de Pierre Etienne Flandrin, l’ancien président du Conseil, devant la Haute Cour de justice chargée de juger les anciens responsables du régime de Vichy.

Bien qu’opposant au projet de Constitution approuvé à une faible majorité, il devient le 10 novembre 1946 député de Lot-et-Garonne de la première législature de la IVe République. Suivent deux autres mandats consécutifs les 17 juin 1951, sur la liste du Rassemblement des gauches républicaines et du Parti radical, et 2 janvier 1956, en tant que candidat du Front républicain mendésiste. En 1955, il est élu vice-président du groupe parlementaire radical à l’Assemblée nationale.

Durant ces trois législatures, Henri Caillavet participe activement aux débats de l’Assemblée au sein de différentes commissions sur les politiques intérieure et extérieure. Ce fougueux député use de la proposition de loi comme d’une arme législative de prédilection.

L’ancien résistant n’en a pas terminé avec les conséquences de la Seconde Guerre mondiale, participant, entre 1947 et 1951, à la commission sur les événements survenus en France de 1933 à 1945, puis entre 1949 et 1951 à celle de la reconstruction et des dommages de guerre. Ses interventions argumentées et remarquées dans l’hémicycle notamment sur les événements de Madagascar (8 mai 1947) et la politique en Indochine (1949- 1950), doublées de missions en Afrique entre 1946 et 1951, lui donnent accès en 1951 à la vice-présidence de la commission des territoires d’outre-mer. Ce spécialiste des questions économiques de l’Union française est logiquement nommé secrétaire d’État dans le cabinet René Mayer (janvier à juin 1953).

La question du Maghreb devenant centrale, il dépose le 6 mars 1952 une résolution permettant à la Tunisie d’accéder au statut d’État associé de l’Union française. Favorable au maintien de l’Algérie au sein de la République, il soutient le gouvernement de Mendès France dans la répression des auteurs de la Toussaint rouge et sur son programme de modernisation et de réforme du pays. En janvier 1955, après avoir démissionné de son éphémère poste de secrétaire d’État à l’Intérieur, il se prononce pour l’état d’urgence en Algérie (31 mars), souligne la prise de conscience nationale de l’Afrique du Nord et la corrélation entre les événements marocains et algériens. Le 25 octobre, il engage le gouvernement à créer une armée de métier de l’Union française, spécialisée dans la sécurité de l’outre-mer pour éviter l’envoi du contingent. En désaccord avec le triptyque du gouvernement Mollet, cessez-le-feu, élections, négociations, il est favorable à l’autonomie algérienne dans un cadre fédéral fondée sur l’association qu’il oppose au projet de loi relatif aux institutions de l’Algérie et au recours en juin 1958 à l’homme providentiel. Partisan de la paix, il l’est à terme tout autant en faveur du droit de l’Algérie à l’autodétermination.

Dans le domaine social, au sein des commissions du travail et de la Sécurité sociale (1948), il dépose plusieurs propositions de loi ou de résolution relatives, notamment, aux taux de la retraite des vieux travailleurs, aux biens des enfants mineurs, à la durée de la semaine légale de travail, aux régimes matrimoniaux, à la sécurité sociale, et vote pour la troisième semaine de congés payés (28 février 1956).

Pour ce libéral, les domaines financier et économique constituent un centre d’intérêt constant. Sur les questions agricoles, il dépose en 1948 des propositions de loi ou résolutions portant sur l’Office national interprofessionnel des céréales et le statut des fermages et métayages. Pour son département, il œuvre pour trouver des débouchés à la production agricole en étudiant l’implantation d’une aérogare à Agen. Au-delà, il soutient les projets gouvernementaux sur l’échelle mobile des salaires (8 juillet 1952), la réforme fiscale et l’institution de la TVA (9 avril 1954), et la dévolution des biens de presse (20 mai 1954). Dans le cabinet Pierre Mendès-France, il accède au secrétariat d’État aux affaires économiques et au Plan (19 juin-3 septembre 1954) avant de redevenir membre des commissions de la production industrielle (1955), puis de la marine et des pêches et enfin des finances.

Enfin, sur la politique internationale, il se prononce en faveur du plan Marshall (1948), de la ratification du Pacte atlantique (1949) et pour l’entrée de l’Allemagne dans l’OTAN (1954).

Membre influent du groupe républicain radical et radical-socialiste (RRRS), il n’en demeure pas moins indépendant vis-à-vis de la politique gouvernementale, dénonçant les prétentions des communistes tout en se voulant plus conciliant avec la SFIO et le MRP. Ainsi, au cours des trois législatures, il s’oppose aux cabinets radicaux d’Henri Queille (1949) et d’Edgar Faure (29 novembre 1955) quand il soutient tour à tour les cabinets socialistes de Paul Ramadier, lors de la crise des ministres communistes (4 mai 1947), de Guy Mollet, au moment de la crise du canal de Suez (25 octobre 1956), et celui MRP de Pierre Pflimlin (13 mai 1958).

La belle histoire du radicalisme herriotiste se termine néanmoins en novembre 1958 après avoir refusé la confiance au général de Gaulle, provoquant une crise au sein du parti. Allant à l’encontre de la position de la majorité de ses électeurs, Henri est défait aux élections législatives de 1958 par un mouvement en faveur de « nouveaux députés ». Il se représente en novembre 1962 dans la 1ère circonscription d’Agen. À nouveau battu dès le 1er tour par les candidats communistes et de l’UNR, Gérard Duprat et Gabriel Lapeyrusse, son parcours à l’Assemblée nationale s’achève et la traversée du désert commence…

Le retour en Lot-et-Garonne comme tremplin vers la chambre haute

Contre toute attente, la Ve République consacre son action et son influence politique. En accédant au Sénat puis au Parlement européen, il se voit propulsé sur les devants d’une tribune régionale et nationale dont il saura se servir.

Ne pouvant se détourner de la vie politique lot-et-garonnaise, il doit son retour sur la scène politique nationale à son principal rival, Jacques Bordeneuve, qui abandonne son mandat de sénateur pour celui de député. Le 11 juin 1967, aux élections sénatoriales partielles, Henri Caillavet est élu sous l’étiquette de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) grâce à l’accord avec le PC. En 1974, emmenant la liste du mouvement des radicaux de gauche et de défense des intérêts économiques et sociaux, il conserve son poste grâce encore au report des voix communistes, en devançant Jacques Bordeneuve.

Au cours de ses mandats, son activité parlementaire est aussi intense que celle dont il a fait preuve à l’Assemblée nationale sous la IVe République :  plus d’une centaine de propositions déposées en seize ans, dont 29 pour la seule année 1981. De 1967 à 1980, il siège au sein de la commission des affaires culturelles, dont il est le vice-président, puis à partir de 1981, déploie ses talents de parlementaire au sein de la commission des finances. Orateur brillant, montant à la tribune, il sait capter l'auditoire pour convaincre et rallier des collègues à sa cause même quand certaines propositions courageuses et médiatisées font l’objet d’un débat sans vote - réforme de l’internement psychiatrique, insémination artificielle, dépénalisation de l’homosexualité, droit de vivre sa mort.

Mais le suffrage universel même indirect peut être sévère avec l'idée de progrès et de transformation de la société. Suite à la bipolarisation de la vie politique, Henri Caillavet perd son mandat parlementaire en septembre 1983, avec un recul des voix de 42 % à 12 %, son poste étant gagné par Jean François-Poncet.

L'européen raisonné

Dans la future Europe en construction, l’humaniste ayant connu la guerre se rallie naturellement en 1949 aux valeurs de droits de l’homme, de la démocratie et de l’État de droit portées par le nouveau Conseil de l’Europe. Dans les années cinquante, il est le délégué de la France à la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Bien que favorable à une armée européenne intégrant l’Allemagne, il est finalement hostile en 1954 à la communauté européenne de défense (CED), susceptible d’aliéner la souveraineté française. Il l’est tout autant en déclinant une offre de participation ministérielle au gouvernement Bourgès-Maunoury pour protester contre le marché commun du traité de Rome (9 juillet 1957), à même de provoquer une grave crise de l’économie française.

Partisan d’une Europe politique, le député est élu en 1958 représentant à l’Assemblée unique des Communautés européennes, futur Parlement européen. Cet européen raisonné poursuit au Sénat son action en tant que membre du Conseil de l’Europe en 1968. En 1974, il est nommé délégué représentant la France à l’assemblée unique des Communautés européennes puis membre du Parlement européen en 1975 au sein du groupe socialiste. En juin 1979, il devient député européen au suffrage universel sur la liste de l’Union pour la France en Europe emmenée par Simone Veil. Membre du groupe libéral et démocratique, il rejoint à partir de 1982 le groupe socialiste. Au Parlement européen, le vice-président de la commission de l’agriculture ferraille avec les Anglais pour défendre la politique agricole commune (PAC) et bataille avec succès contre la technocratie bruxelloise. En 1982, il est par ailleurs nommé président de la délégation parlementaire pour les Communautés européennes et ne se représente pas en 1984.